Du journal à l'album: un ancêtre du blog
Par André Gunthert, dimanche 24 décembre 2006 à 21:00 (2491 vues, permalink, rss co) :: Notes - Médias
Ainsi qu'en témoigne une récente journée d'études à la Bibliothèque nationale de France, la vogue des blogs a rouvert l'intérêt pour les formes historiques de l'expression personnelle. Alors qu'on examine habituellement de façon distincte journal intime, album ou carnet électronique, le hasard d'un destin individuel peut nous confronter à l'expérience du croisement de ces diverses modalités. Un cahier de la fin du XIXe siècle nous convie ainsi à une singulière promenade dans les sinuosités de l'inscription du je(u).
Aux alentours de l'année 1888, une petite fille sage commence son cahier de pensées, exercice traditionnel de l'enfance bourgeoise, orné de ses motifs floraux et autres papillons de couleurs vives à coller en autant d'encadrements improvisés, d'un kitsch aussi délicieux que la nostalgie (cliquer sur l'image pour l'agrandir). Il y a en nous une secrète malice qui se complaît à découvrir les imperfections de nos frères
, note-t-elle. Mais la propriétaire du carnet a une complice, à qui elle fait une place, ainsi que l'usage le permet. Sur la page prêtée par son amie, Yvonne se glisse par l'intermédiaire de deux dessins, l'un d'une hutte de conte de fées, l'autre d'un profil de bouquetin, signés de ses seules initiales. Laquelle des deux a disposé ici pâquerettes et papillons? Impossible de le savoir, mais un dialogue s'est ouvert qui va se poursuivre.
C'est à la page suivante qu'Yvonne, en réponse aux pensées profondes de son amie intime, inscrit pour la première fois ses propres mots: Tell the Truth
. Elle sait l'anglais, en est fière, peut-être joue-t-elle au lawn tennis, ce jeu nouveau en vogue dans les familles de la bonne société. Elle signe de son nom, Yvonne, car elle est l'invitée. Et le jeu se poursuit, page de gauche, page de droite. À gauche, l'anonyme veut montrer elle aussi ses aptitudes linguistiques. Voici de l'allemand: Die Liebe zu Gott heisst Charitas. Wer Liebe hatt, der trägt kein Hass
, écrit-elle. Soit. Page de droite: une citation de Lacordaire, entourée de trois papillons. Puis retour au dessin, toujours Yvonne, talentueuse. En face, la page de gauche est vide, son amie reste coite.
Et puis tout à fait autre chose. Page suivante, toujours accompagnées par l'encadrement floral, deux photographies – deux tirages contact de plaques 6 x 6 cm, un petit format à l'époque, deux groupes en forêt, on s'amuse, prise de vues d'amateur. Le temps a passé, la légende le dit: Vacances de 1896
. Sept ans se sont écoulés, en silence. Sept ans, c'est long, l'anonyme est-elle toujours la propriétaire du cahier? Est-ce elle qui figure sur les photos, ou bien elle qui les prend? On ne va pas tarder à le savoir.
Quelques pages plus loin, on retrouve l'écriture déjà familière d'Yvonne. Nous sommes le 23 mai 1897. Les motifs à coller ont disparu. La vie n'est qu'une guirlande de fleurs où les roses sont rares et les chardons communs. Au sortir des rêves chimériques, espérance qui fait vivre, la réalité se fait sentir plus dure encore (...), désillusionnée de tout, rien n'est plus précieux que de croire pourtant à la bonne et sincère amitié.
En dessous, une photographie instantanée de deux jeunes filles d'une quinzaine d'années.
Du cahier de pensées à l'album, par le dialogue qu'il admet entre les deux amies, mais aussi entre texte et photographies, et peut-être plus encore par la versatilité à laquelle il se prête, le carnet intime devient ici un laboratoire de liaisons que notre temps continue d'explorer. Une sorte d'ancêtre du blog, avec ses emprunts, ses commentaires, ses illustrations - et quelques papillons.
Tags: archives, blogosphère, illustration
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