Conserver la photographie contemporaine
Par Didier Roubinet, dimanche 17 décembre 2006 à 15:15 (2435 vues, permalink, rss co) :: Comptes rendus
Faudra-t-il une catastrophe numérique comparable à l'inondation des musées de Florence pour voir progresser avec la même vigueur la réflexion sur la conservation, cette fois des nouveaux supports de l'image photographique? Tel semblait être en filigrane le message des experts réunis à la Maison européenne de la photographie, ce mardi 12 décembre, pour évoquer, d'un point de vue pratique, la conservation de la photographie contemporaine.
L'image est aussi une matière vivante. Ses supports sont tous sujets à des interactions physico-chimiques avec leur environnement, ils sont liés à des normes, à des procédés et à des outils industriels eux-mêmes en évolution constante. La chose était connue pour l'argentique, mais, contrairement aux idées reçues, le numérique n'y échappe pas : il n'est que de voir les inextricables problèmes rencontrés par les archives télévisuelles depuis les premiers enregistrements magnétiques sur bande, en des formats et sur des machines qui de toute façon n'existent plus, pour mesurer ce que risquent nos CDs, nos disques durs et nos teraoctets de RAW, de TIFF ou de JPEG.
Un consensus existait donc à la tribune pour réaffirmer la pertinence des tirages pour l'archivage, au regard notamment de leurs évolutions récentes. Les questions liées au noir et blanc étant plus anciennes, nous retiendrons surtout ici la stabilité accrue des procédés couleurs. Les tirages chromogéniques modernes peuvent atteindre une durée de vie d'au moins 70 ans, contre 20 à 25 avant 1990; l'impression numérique, en particulier à jet d'encre, connaît des progrès fulgurants depuis cinq ans : on estime la durée de vie de ces tirages entre un et deux siècles dans les meilleures conditions, avec une possibilité d'exposition annuelle à la lumière qui double par rapport aux cibachromes, et quadruple par rapport aux c-prints chromogéniques.
Propice au tirage d'art et au travail d'atelier, inscrite dans une chaîne de traitement numérique qui rend aux photographes la maîtrise notamment de la couleur, cette technologie offre quelques paradoxes intéressants, soulignés par les intervenants. Les encres et leur formulation, les machines et leurs têtes d'impression, les papiers, leur composition, la surface de réception des encres, les fichiers d'impression et les profils colorimétriques associés, forment une alchimie complexe et donc un tout indissociable. Contrairement à d'autres idées reçues, il devient quasiment impossible à moyen terme de reproduire de telles épreuves, et nous sommes ainsi toujours en mesure de produire de vrais "vintage" pour demain.
Dans les domaines de la conservation et de la restauration de la photographie contemporaine, la recherche avance non sans difficultés, tant sont opaques les secrets industriels et les chausse-trappes commerciales d'un secteur en évolution rapide et très concurrentiel. Ceci étant, si chaque support a ses faiblesses intrinsèques plus ou moins facilement identifiables (les papiers chiffon des tirages "Beaux-Arts" numériques sont par exemple, à des degrés divers, sensibles à l'abrasion), tous ces supports, anciens et modernes, souffrent d'abord des erreurs de manipulation, de mauvaises conditions d'exposition ou de stockage. Une mine de conseils, véritable viatique de l’artiste et du collectionneur, a été distillée au fil des interventions, sur la base de principes au demeurant très simples: éviter les variations brusques de température et d’hygrométrie, limiter l’exposition à la lumière et aux UV (éclairement contrôlé, rotation des images exposées), protéger des émanations (contreplaqués et agglomérés, colles et solvants, ozone et polluants atmosphériques…), créer des barrières mécaniques et chimiques (papiers et cartons neutres, pochettes, boîtes, passe-partout…), effectuer des montages réversibles.
C’est là que le bât blesse le plus, semble-t-il, avec certains tirages contemporains. Nous l’aurons tous remarqué, la mode est au XXL, pour un faisceau de raisons, dont les commodités des traceurs numériques et des tireuses photochimiques, désormais affranchies de l’agrandissement optique (tireuses Lambda, etc.). A ces dimensions, le papier devient plus fragile, difficile à manipuler et à monter. C’est donc assez logiquement, sous l’influence sans doute de l’esthétique publicitaire, que l’on a vu apparaître des pratiques du type face mounting dont la forme la plus aboutie consiste, sous l’appellation commerciale de "diasec", en un encollage définitif de l’image elle-même, par un gel silicone translucide, sur une plaque de plexiglas avec laquelle elle forme une pièce unique. L’objet est assez flatteur, mais pose de sérieux problèmes aux restaurateurs. Le montage et la restauration des grands formats fera d’ailleurs très prochainement l’objet d’un colloque aux Etats-Unis.
"Conserver la photographie contemporaine", journée d'études, 12 décembre 2006, Maison européenne de la photographie. Avec la participation de: Françoise Paviot, Anne Cartier Bresson (ARCP), Marsha Sirven (ARCP), Bertrand Lavédrine (Paris 1), Claire Tragni (ARCP), Jean-Paul Gandolfo (ENS Louis-Lumière), Françoise Ploye (ARCP), Patrick Lamotte (BNF), Quentin Bajac (CGP), Guy Bourreau (USPII), Bernard Perrine (Le Photographe).
Tags: archives, colloques, photo digitale
Commentaires
1. Le dimanche 17 décembre 2006 à 21:21, par Jean-Luc
2. Le mercredi 20 décembre 2006 à 11:11, par Didier Roubinet
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