image Le récit des grandes conquêtes techniques du XIXe siècle s’est longtemps conformé au modèle des découvertes scientifiques. Grâce à François Arago, la photographie a fourni dès 1839 l’un des premiers exemples de ce schéma valorisant. Mais celui-ci impliquait une contrainte: la disparition de toute forme d’intéressement personnel, la dissimulation des potentialités commerciales, l’effacement de la dimension économique. Dans la France post-révolutionnaire, comme le progrès politique, le progrès technique n’était ni une affaire industrielle ni une affaire commerciale, mais une valeur universelle, une res publica qui devait appartenir à tous. C’est en raison de ce statut honorifique que l’historiographie spécialisée, élaborée dès les années 1850, va constamment et systématiquement ignorer les aspects économiques de la pratique photographique. Aujourd’hui encore, les travaux en la matière représentent le parent pauvre de la recherche, loin derrière ceux analysant les multiples facettes de l’économie du cinéma, ce qui contribue à conserver aujourd’hui à l’histoire de la photographie un aspect anachronique.

Pourtant, la question économique joue un rôle crucial dans la constitution de l’histoire du médium au XIXe siècle. Non seulement parce que la photographie, avant de devenir un art, sera d’abord un commerce puis une industrie, mais aussi parce que la définition de la photographie sous les traits de la science aura une influence décisive sur la façon qu’auront ses acteurs d’évaluer leurs mérites respectifs. Des pionniers comme Daguerre, Talbot ou Disdéri verront leur étoile pâlir à partir du moment où leur intervention aura été perçue comme entachée par l’appât du gain, par l’absence de ce noble désintéressement qui devait être la marque des innovateurs en matière photographique. De cette même détermination provient l’essor de la figure des amateurs et la légende de leur rôle décisif dans les progrès du médium.

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