Le blog s’est immiscé dans le concert de la mise en ligne émanant des centres de formation et de recherche dans la discipline. Un cas de figure, certes encore isolé, illustre en France cette innovation. Sur le site du Laboratoire d’histoire visuelle contemporaine de l’EHESS, André Gunthert a créé le blog Actualités de la recherche en histoire visuelle (ARHV). Ce faisant, il a pris le risque de l’ouverture, de la rapidité des échanges et du débat public, on en a perçu toute la portée à l’occasion du débat sur l’ouvrage de Roland Recht dont la tonalité a pu surprendre au regard du caractère habituellement plus feutré des échanges dans la discipline. Il a accepté de répondre à nos questions dans le cadre du présent dossier.

Observatoire critique — Le paysage du web français en histoire de l’art a changé depuis la création de votre blog Actualités de la recherche en histoire visuelle; d’abord par le fait même d’emprunter la technique et le style du blog. Comment avez-vous décidé de cette création alors qu’on peut penser que le site du LHIVIC remplissait sa fonction institutionnelle, de façon parfaitement honorable?

André Gunthert — La mise au point de la boîte à outils web du laboratoire a suivi de près la création de cette formation, en mai 2005. Il s’agissait initialement d’instruments destinés en priorité aux étudiants et aux chercheurs, pour permettre une communication simple et rapide de bibliographies, de ressources en ligne ou d’informations diverses. Un des points importants, compte tenu de la spécialité visuelle du laboratoire, résidait dans la facilité de la mise en ligne des images. Le blog a été ainsi immédiatement associé à l’ouverture d’un compte sur Flickr, qui a fait office d’iconothèque partagée. En découvrant ces outils, je m’étais rapidement convaincu qu’ils étaient parfaitement adaptés aussi bien au travail scientifique qu’à la relation pédagogique. ARHV a largement confirmé mes attentes, par exemple dans sa fonction de bloc-notes journalier qui, parce qu’il est public, oblige à une mise en forme correcte de l’information. Le fait d’avoir à rédiger un paragraphe qui tient debout, de titrer ou de vérifier les éléments d’une référence font qu’une prise de note ponctuelle devient un élément déjà élaboré, qu’il est ensuite facile de réutiliser dans le cadre d’un article développé. Pour le chercheur, le blog est un formidable outil de veille, dont le rythme propre encourage une attention qui n’est pas toujours aussi régulière quand elle ne s’effectue pas sous le regard des autres. Mais il m’a apporté aussi quelque chose dont je ne me doutais pas : une capacité d’expérimentation en temps réel des nouvelles pratiques de l’échange et de la circulation d’informations. Pour le pédagogue, je ne dirai jamais assez à quel point cet outil est passionnant.

O.C. — Dans le bilan que vous dressiez après six mois de fonctionnement, on comprend également que l’implication et l’appropriation de ce blog par les étudiants n’ont pas été telles que vous les aviez projetées.

A.G. — Hubert Guillaud faisait récemment sur InternetActu le constat du caractère encore très élististe du web, malgré des chiffres de fréquentation qui paraissent élevés (mais qui mesurent en réalité autre chose que le type d’indicateurs auquel nous sommes habitués). Pour ma part, je voyais bien qu’il y avait de grosses différences d’appréciation de ces outils du côté des enseignants (pour le dire poliment), mais j’imaginais que les choses allaient mieux du côté des étudiants. J’ai découvert non sans surprise que tel n’était pas le cas. Aujourd’hui encore, une part importante de ce public ne se sent que très moyennement concerné par ces outils, une autre nourrit un intérêt bienveillant, mais n’en a qu’un usage passif - seule une petite minorité est en mesure de profiter à plein de leurs capacités. C’est un bilan décevant en comparaison des effets d’annonce, mais il a des explications. On ne soulignera jamais assez, à un moment de paupérisation sévère du public étudiant, à quel point les instruments informatiques, avec ce qu’ils supposent d’équipement logiciel ou d’accès au haut débit, sont loin d’être à la portée de tous. Un autre problème réside très clairement dans l’absence de formation. L’auto-formation a ses limites et je trouve l’offre scandaleusement réduite au regard des besoins, y compris à l’EHESS. Alors que la connaissance et la maîtrise de ces logiciels est aussi importante et devrait être aussi bien assimilée que l’étaient autrefois les règles de la bibliographie, la plupart de mes étudiants n’ont jamais reçu de formation à l’usage des moteurs de recherche sur le web, à la constitution d’une base MySQL, au fonctionnement d’Apache, à plus forte raison des outils de gestion d’images en ligne, etc. C’est pourquoi j’ai décidé cette année d’associer à mon séminaire de recherche un atelier de travaux pratiques. Il s’agit bien d’une nécessité : nos étudiants doivent désormais acquérir une culture technique qui les rend aptes à participer aux changements rapides des pratiques de la recherche, à devenir partie prenante d’une culture numérique en réseau si prometteuse. L’usage et la compréhension de ces outils n’est pas et ne doit pas rester du ressort exclusif des informaticiens, comme c’est encore trop souvent le cas du côté des humanités, mais doit devenir la chose des chercheurs.

O.C. — Dans le même billet, vous faites le constat de l’extension du champ d’intervention de votre blog, en intégrant ce que j’appelle la vie du web, tout en gardant bien sûr, une prédilection pour ce qui touche à l’image. Pouvez-vous en restituer les motifs voire les étapes?

A.G. — Les sujets et la façon de les traiter ont en effet connu un sérieux élargissement depuis un an. C’est le résultat d’une évolution à plusieurs niveaux. Tout d’abord, j’ai été un peu surpris, lors de la création d’ARHV, de découvrir qu’il s’agissait du seul blog universitaire français consacré aux images contemporaines. Cette prise de conscience m’a progressivement amené à donner un tour plus généraliste à son contenu éditorial. L’occupation de l’EHESS en mars 2006 a évidemment constitué un tournant. Le blog s’est avéré un outil à la fois très réactif, souple et puissant pour la diffusion d’une information mal relayée par les grands médias. A ce moment-là, son audience a beaucoup augmenté et son existence a été repérée par divers noeuds de circulation, comme l’excellent portail Rezo.net. Pendant ce temps, une autre évolution se produisait de mon côté. Alors que j’avais conçu ARHV comme un organe collectif ouvert à tous les enseignants du labo, ceux-ci, malgré quelques tentatives, n’ont pas investi l’outil et je me suis rapidement retrouvé seul ou presque à l’alimenter. Or, tenir un blog, c’est faire l’expérience concrète du web 2.0 : l’expérience d’une forme d’interaction à la fois riche et complexe, qui se traduit par des usages précis, un style plus personnel, le recours à l’humour pour décoincer les tensions induites par l’agression de certains commentaires, etc. Cet apprentissage a influé sur la tonalité des billets : j’ai découvert que je pouvais sortir des sentiers balisés de l’échange pédagogique, que je pouvais recourir à ce ton personnel banni par l’écriture scientifique, que j’avais une marge de manoeuvre très ouverte sur les traitements ou les sujets possibles. Je ne pense pas que j’aurais pu écrire il y a un an un texte comme “Ségolène et les pirates” - c’est le résultat d’une acculturation et d’un jeu d’influences assez tortueux. D’un autre côté, toutes ces tentatives ont nourri en retour ma réflexion sur l’histoire et ont largement été intégrées à mes recherches et à l’activité du séminaire. J’ai commencé à comprendre qu’il y a là une nouvelle méthode de travail, parfaitement en phase avec le phénomène de transition technologique qui affecte les images d’enregistrement. Je pense que ce blog conserve sa touche bien à lui dans le petit concert des acteurs du réseau francophone. Son sérieux, sa rigueur dans le traitement des références, sa thématique visuelle, sans oublier la neutralité imposée par le devoir de réserve lui confèrent une tonalité particulière, qui est appréciée et qui influe en retour sur les commentaires, souvent moins virulents ou relâchés qu’ailleurs.

O.C. — De facto, vous vous êtes intégré à la blogosphère, qui excède bien les frontières de l’institution.

A.G. — Oui et non. Oui dans le sens où tenir un blog est forcément faire la rencontre d’un autre univers, quitter le confort feutré du monde universitaire pour s’exposer aux vents du dialogue sur la place publique. D’un autre côté, j’ai une perception assez diffuse et finalement mal établie de ma propre place dans ce concert. Contrairement à ce que pensent les journalistes, naviguer sur le web ne donne jamais accès à “toute” la blogosphère - au sens de l’ensemble des ressources cataloguées par Technorati. Au contraire, on s’y construit une bulle relativement étanche. La bulle à laquelle j’appartiens est définie précisément, d’un côté par la liste de mes fils RSS, de l’autre par le réseau des referers qui pointent sur mon site. Cet univers de discussion forme un ensemble d’une centaine d’acteurs, mettons deux cent au plus. Il est plus souple qu’une liste de diffusion et chacun de ses pôles constitue à son tour un organe de diffusion, ce qui finit par concerner un ensemble assez vaste, peut-être mille ou deux mille personnes, de façon régulière. Mais c’est un sous-ensemble flou, dont on mesure mal l’aire, l’économie et les déplacements. Chaque détenteur de blog connaît ses propres statistiques de fréquentation (et ces indicateurs sont eux-mêmes assez variables selon les outils, il faut en apprendre la signification), mais on ne connaît jamais avec précision l’état des circulations en dehors de son propre micro-monde. Comparée avec les instruments statistiques disponibles pour la presse ou les médias audiovisuels, l’OJD ou l’audimat, cette incertitude est une caractéristique fondamentale de la blogosphère, qui autorise tous les fantasmes. Pour cette raison, tenir un blog est aussi une façon d’ouvrir une fenêtre sur la réalité des circulations à un moment donné, d’avoir son petit laboratoire de la météo du web. Sur un certain nombre de thèmes, comme la discussion sur les photos d’Abou Ghraib en début d’année, le CPE ou plus récemment les vidéos de Ségolène Royal, mes propres statistiques m’ont fourni des indications précieuses, bien plus fines et plus précises que ce que pouvait apercevoir à ce moment-là un observateur extérieur. A l’occasion d’un buzz (dissémination et amplification de l’information sur le net), un billet est comme un hameçon lancé dans le courant. On n’aperçoit qu’une partie du flux, mais on la voit de façon très précise : qui cherche quoi, à quelle vitesse, selon quels canaux. Un autre élément que fait découvrir la participation à la blogosphère, c’est le caractère très artificiel du terme “virtuel”. Les blogueurs existent bel et bien, j’ai été amené à nouer des relation suivies avec plusieurs d’entre eux après des échanges de commentaires, ce sont de belles rencontres. A l’inverse, il m’est déjà arrivé à plusieurs reprises de croiser, à l’occasion de réunions ou de colloques, des gens qui me connaissaient par le blog. Je considère que je n’ai pas un recul suffisant sur un an, mais ces moyens d’expression n’ont clairement rien à envier aux formes de diffusion classiques. Au total, je me retrouve dans une posture originale au regard de la communication institutionnelle. Plutôt qu’au carrefour de deux mondes, je dirais que je participe d’une perméabilité que le blog instaure, un pied dedans, un pied dehors. Le fait qu’ARHV soit progressivement devenu “mon” blog est le corollaire de cette liberté.

O.C. — Votre blog se situe ostensiblement comme partie prenante d’une famille d’outils, ce qu’on appelle aujourd’hui le web 2.0; notamment, vous utilisez des outils de stockage mutualisé d’images comme Flickr ou encore de « signets » comme del.icio.us.

A.G. — Etre contemporain d’un tel déplacement de la relation à l’information est un privilège et selon moi une responsabilité. Il s’avère que l’un de mes sujets de recherche avait concerné le phénomène de transition technologique vers la photographie instantanée, à la fin du XIXe siècle. Il ne m’a pas été difficile de repérer dans le passage récent de l’argentique au numérique des caractéristiques qui m’étaient familières. J’ajoute que l’image entretient désormais une double relation à l’univers électronique. L’informatique a ressuscité des pratiques qui étaient en train de sombrer dans l’obsolescence, du côté de la photographie grand public. En retour, les images d’enregistrement forment aujourd’hui l’un des piliers les plus solides des usages du web 2.0. Comme le soulignait récemment Dan Gillmor, quand on parle de "journalisme citoyen", on parle surtout d’images. Flickr, Del.icio.us ou encore Dotclear encouragent l’essor de formes neuves d’édition, de coopération et de partage, dont on ne peut encore mesurer précisément les effets mais qui fournissent un cadre neuf à la circulation des images. J’expérimente par immersion : c’est la seule manière que je connaisse, lorsqu’un phénomène est en cours et qu’on ne peut pas savoir à l’avance les directions qu’il va prendre. Cette démarche est à la fois une auto-pédagogie, qui me permet de mieux comprendre les outils en les manipulant. Elle est aussi adaptée au rythme rapide du changement et au fait que la mémoire du réseau est terriblement labile. L’état d’un nœud de réseau à un moment T s’efface en moins de quelques semaines. Ceux qui n’auront pas été sur le pont pour observer ces phénomènes pendant qu’ils se produisent n’auront plus aucun moyen de reconstituer l’économie des parcours et des logiques à l’œuvre. Il s’agit donc bien d’une méthode, même si celle-ci se construit en marchant.

O.C. — Tous ces outils prennent appui sur la « folksonomie » dit encore Tag social (indexation intuitive et non contrôlée) ; comment envisagez-vous les enjeux de ces bouleversements, notamment en ce qui concerne le « partage des images » pour l’étude et la recherche ?

A.G. — Il faut bien comprendre la place particulière de l’image à l’intérieur du web, dont la puissance repose sur un outil fondamental : la notion d’hypertexte, autrement dit la capacité de circuler, d’archiver, de rechercher et de hiérarchiser l’information sur la base d’un principe très simple, le repérage de caractères écrits. Or, il n’y a pas de “langage” de l’image. Jusqu’à présent, les fichiers graphiques ont été pour l’outil informatique autant de blocs opaques inidentifiables (la situation va se modifier avec la mise en œuvre prochaine de logiciels de reconnaissance de formes). Lorsque vous faites une recherche sur Google Images, ce que le moteur recherche, ce ne sont pas des images, mais les informations textuelles situées à proximité. Cela donne le plus souvent d’assez bons résultats, mais c’est une méthode très approximative et surtout, qui n’a rien à voir avec la façon dont sont interrogés les textes. Sans légende, une image est définitivement exclue des circulations du réseau. C’est en raison de cette particularité que se sont développés d’autres systèmes de repérage. On en trouve un bon exemple dans l’usage des tags sur Flickr, qui n’est pas tout à fait le même que sur Del.icio.us. Sur Del.cio.us, le tag est d’abord un moyen de classer l’information, puis d’effectuer des recherches. Sur Flickr, l’usage du tag s’est adapté à l’opacité des fichiers images, en allant au-devant de la recherche : il est devenu un outil de signalement, qui suppose une stratégie active de la part de l’usager, par l’identification préalable des mots-clés les plus utilisés sur un thème ou un sujet. Cette pratique du tag provoque une série d’ajustements qui reconstituent finalement des conventions, à une échelle inédite. Cela correspond à un mouvement spontané de normalisation, fruit de nouvelles formes de rapports de force, de compétition entre des façons de nommer qui sont tranchées par la popularité de telle ou telle image ou série d’images. En cela, il s’agit bien d’un tag social, mais dont le fonctionnement est plus empirique qu’intuitif - c’est très proche de la création d’un langage. Quant à recourir à ces outils pour transformer nos anciennes diathèques en médiathèques informatiques, ce n’est malheureusement pas envisageable, pour une bonne raison : il est impossible de réimporter l’image avec l’ensemble de la valeur ajoutée qui lui est apportée par la légende, les tags et autres commentaires, qui ne fonctionnent qu’à l’intérieur du système. En pratique, la migration est impossible, ce qui est évidemment un handicap majeur. Néanmoins, les outils que nous devrons élaborer pour nos propres usages devront beaucoup à l’expérience de l’interaction de plates-formes comme Flickr.

Propos recueillis par Corinne Welger-Barboza.