L'encouragement de la rumeur. Le lundi 13 novembre, sous la plume de Constance Baudry, Le Monde.fr consacre un article au phénomène sous son angle médiatique: "La vidéo de Ségolène Royal largement commentée dans la blogosphère", le rapproche de la vague américaine du "YouTube Election" et note “l'impact de plus en plus important des blogueurs et des images sur une campagne électorale”. Ce même jour, Versac, qui avait été l'un des premiers à signaler la séquence, propose une observation apparemment inverse: “les blogs n'ont pas véritablement fait émerger cette vidéo. Ce sont, très rapidement, les journalistes et les media classiques qui se sont emparés de la chose et ont fait gonfler cette bulle”. En contradiction avec l'idée reçue, cette notation pointe avec justesse ce qui fait le caractère inédit de l'enchaînement: une nouvelle configuration de l'interaction entre anciens et nouveaux médias.

image L'information sur la mise en ligne de la séquence a d'abord circulé par voie d'e-mail sur des listes de discussion, comme l'a bien décrit Guy Birenbaum - avec une insistance qui lui inspire le soupçon d'une “opération (...) de marketing viral (la deuxième depuis l'opération Bourdieu is still alive)”. Marketing viral? Rien n'est moins sûr. Rappelons que "Jules-Ferry" a téléchargé le même jour trois versions de la fameuse séquence: la première, titrée "Profs: Ségolène en off", sans éditing ni sous-titres et avec un mauvais réglage du son; la deuxième (celle qui sera la plus citée), sous le même intitulé, mais avec l'indication de la période et de l'enregistrement (“Angers, janvier 2006”), dotée de sous-titres et d'une meilleure qualité sonore; enfin la troisième, qui ajoute une précision d'édition et porte désormais le titre: "Ségolène et les profs: le plan caché". Plutôt qu'une manipulation longuement mûrie, cette évolution de la présentation de la séquence au cours de la même journée trahit l'improvisation - mais aussi une réponse à une pression qu'on devine croissante. Tout laisse penser que, dès le départ, la rumeur a pris une ampleur inattendue et s'est propagée à une vitesse inhabituelle. Pourquoi laisser en ligne les deux versions précédentes, moins abouties, sinon parce que celles-ci étaient déjà citées dans de nombreux e-mails, et que les retirer aurait conduit à briser les liens? Si l'"intention de nuire" du ou des auteurs est attestée par l'anonymat, le choix des titres, voire celui du pseudonyme, l'a-peu-près qui caractérise la mise en ligne de la première version suggère d'en ramener les proportions intiales à un geste plus potache que politique.

Les raisons de l'emballement. Oui mais. Nous sommes dans un contexte particulier: celui de la compétition électorale des trois candidats à la présidentielle du PS, dont le dernier débat public vient d'avoir lieu la veille. Cette situation explique en grande partie les caractéristiques de la réception de la séquence. Celle-ci ne fait pas que présenter une information sur les intentions programmatiques de Ségolène Royal, comme ont pu le soutenir certains supporters des camps adverses, tentant de légitimer la diffusion pirate. A une semaine du scrutin qui va départager les compétiteurs, parce qu'il concerne une population importante au sein du parti, le contenu de la séquence est susceptible de peser concrètement sur le choix des militants. A la différence du spectacle d'un événement de l'actualité sur lequel il n'y a pas moyen d'agir, la vidéo d'Angers comporte un enjeu réel et immédiat.

Ce sentiment d'urgence n'est pas déterminé seulement par la situation calendaire. Il se nourrit d'un autre élément de contexte, magistralement pointé par Jean Véronis dans son billet intitulé "La boulette", publié le 11 novembre. Depuis l'entrée en campagne de Ségolène Royal, ses opposants ont contredit le bon accueil des sondages en prédisant que la candidate socialiste allait se désintégrer elle-même par une prise de position absurde, un faux-pas, un dérapage. Nourris depuis plus de six mois par cet interprétant réïtéré, les citoyens français sont allés voir sur Dailymotion – les uns, le sourire aux lèvres, les autres, le coeur serré – la gaffe promise.

Ce n'est pas la seule prophétie autoréalisatrice que cette séquence est censée confirmer. Il en est une autre, élaborée depuis longtemps, selon laquelle “internet va influer sur la campagne” - ainsi que l'exprime Constance Baudry, membre de la rédaction du Monde.fr, le 31 mars 2006, à l'occasion de la diffusion du dossier "Cyberpolitique, cybercitoyens", destiné aux abonnés de la version en ligne du quotidien. La même Constance Baudry qui signale la vidéo dès le jeudi 9 novembre à 18h48 et fait du Monde le premier média généraliste à avoir mentionné son existence, avant même l'AFP (qui en informera ses clients le lendemain matin).

image Le meilleur des deux mondes. Est-ce donc Versac qui a raison? Si c'est par un grand journal qu'a transité l'information, si c'est lui qui devient la principale source du "buzz", peut-on encore caractériser le phénomène comme relevant de la blogosphère? Mais les choses sont un peu plus compliquées. Si l'on compare les versions en ligne des articles signalant la vidéo d'Angers sur Le Monde.fr, le 9 novembre, et sur Libération.fr, deux jours plus tard (voir ci-contre), on s'aperçoit d'une différence essentielle. Alors que la brève de Libération ne fournit aucun lien cliquable, celle du Monde propose l'accès à plusieurs sources en ligne. De plus, la séquence vidéo est active et peut être visionnée sans quitter la page. En d'autres termes, le papier de Constance Baudry possède plusieurs des attributs – références hypertextes et enrichissements multimédias – qui caractérisent les blogs. Cette présentation, qui n'est pas fréquente dans la copie en ligne des articles des grands journaux, est un apanage des articles du Monde.fr. Cette présentation permet à l'internaute de remonter à la source du contenu cité: au lieu de fournir une simple information, elle renforce le "buzz".

Distincte de la rédaction du Monde, celle du Monde.fr se montre par fonction particulièrement attentive aux évolutions du web 2.0 et en a bien assimilé les procédures. Cette perméabilité des deux univers, qu'illustre exemplairement la brève du 9 novembre, est une caractéristique nouvelle du paysage médiatique français. Comme on le constatait ici-même en mars dernier, l'usage d'un outil aussi notoire que Flickr n'était alors guère familier à la presse hexagonale. Alors qu'il avait fallu pas moins de quatorze jours à l'édition papier du Monde pour intégrer sa documentation électronique au traitement de l'occupation de l'EHESS, la vidéo d'Angers aura été repérée au bout d'une journée seulement. Que s'est-il passé? Visiblement encouragés par les circonstances de la précampagne présidentielle, la multiplication des blogs de candidats et autres modes d'expression en ligne, la plupart des grands médias ont ressenti la nécessité d'une acculturation rapide aux arcanes du web. La séquence "Ségolène et les profs" ne fait pas qu'illustrer ce retournement: elle en a elle-même été un agent actif, en inscrivant une nouvelle étape du processus. Ainsi en va-t-il du monde médiatique, qui ne progresse jamais que talonné par l'événement.

image Tous journalistes. En citant Nuesblog comme sa source d'accès à la vidéo d'Angers, Constance Baudry confirme le caractère très étroit du canal de circulation de l'information. Nicolas Voisin, l'auteur du billet qui a mis Le Monde.fr sur la piste de Ségolène, est, avec Julien Villacampa, l'initiateur du PoliTIC'Show - “première webTV politique citoyenne francophone”, dont l'excellent entretien avec François Bayrou avait attiré l'attention la semaine précédente. La vidéo numérique représente évidemment une des nouveautés les plus frappantes et un des atouts les plus décisifs de la blogosphère. Alors que les journaux papier ne peuvent par définition produire qu'un fragment figé d'une séquence, alors que les journaux télévisés n'en montreront jamais qu'un extrait, seul le web peut donner accès à la source intégrale. Si l'on ajoute que celle-ci est gratuite et que le statut juridique incertain d'un document pirate (ici: oeuvre anonyme diffusée sans autorisation) lui confère un droit d'usage équivalent du domaine public, librement copiable sans en référer à quiconque, on a en main les ingrédients d'une attraction puissante.

La vidéo amateur possède encore d'autres traits séduisants. Par son style, reconnaissable entre tous, fait de mouvements de caméra incontrôlés, de flous de mise au point et de plans incongrus, elle renvoie à ce que notre culture iconographique nous a appris à identifier sous les espèces du brut, du spontané, du sur le vif – autant de garanties de véridicité censées se suffire à elles-mêmes. Parce qu'il donne accès à la source primaire dans son intégralité, le clic sur le lien hypertexte met l'internaute dans un rapport à l'événement qui est celui du journaliste. Que voient-elles de plus que moi, Claire Chazal ou Béatrice Schönberg, devant cette image tressautante et donc forcément vraie - peut se dire à bon droit le blogueur? Alors que l'échange médiatique nous a habitué à une consommation passive de l'information, la découverte solitaire du document brut confronte à une appréciation beaucoup plus ouverte. Dans des contextes de contenus équivoques, d'interprétation flottante, chacun peut se faire son opinion à sa guise. “Je vais revoir la vidéo”, écrit Kawouède en commentaire sur le Big Bang Blog pour préciser une impression. De là à se prendre pour Daniel Schneidermann, il n'y a qu'un pas, que le blogueur ne pourra s'empêcher de franchir, grisé par l'illusion d'un rapport non faussé à l'évenement. Il n'aura pourtant vu que deux minutes d'une réunion qui a duré toute une après-midi – mais telle est précisément la force de l'image que de faire croire que rien n'existe en dehors d'elle.

L'influence politique de la vidéo d'Angers est difficilement mesurable. Il est vraisemblable qu'elle n'a pas eu les effets escomptés par ses diffuseurs - ce serait après tout heureux pour la suite de la campagne présidentielle. Mais la désignation de la candidate socialiste a finalement ôté tout enjeu politique à la séquence. Reste sa dimension médiatique. L'acculturation des grands médias au web semble avoir atteint une première maturité. Cette évolution doit beaucoup au contexte du principal rendez-vous de la vie politique française, ainsi qu'à la croyance partagée des journalistes dans la prophétie autoréalisatrice de l'influence du net. Un nouveau scénario en quatre temps est apparu: 1) les blogs produisent une source brute; 2) les grands médias diffusent et canalisent cette information; 3) les blogs "buzzent" et commentent; 4) les grands médias synthétisent et expliquent le phénomène. Même si ce schéma illustre une meilleure interaction entre les deux univers, il n'en marque pas moins un strict partage des rôles. Du côté des blogs: le brut, le spontané, l'amateur, l'incontrôlé, les cuisines, les coulisses. Du côté des grands médias: la vérification, l'objectivité, la pondération, la raison, la légitimité, l'explication. L'évolution suivante sera celle où l'on reconnaîtra aux micromédias la valeur ajoutée de l'explication, du cadrage, de la légitimation. Suite au prochain épisode.

Avec mes remerciements aux participants du séminaire "Problèmes d'histoire visuelle".

Références

Documentation iconographique complémentaire: http://www.flickr.com/photos/gunthert....

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