L'affaire du CENS est un scandale qui pourrait à bon droit nourrir les colonnes des quotidiens. Mais c'est aussi un tournant de la sphère de l'édition électronique SHS (sciences humaines et sociales), qui apporte une clarification bienvenue dans un paysage dont les contours restent flous pour les principaux intéressés, chercheurs et étudiants. Aucun article sur Wikipédia, aucun outil documentaire n'offre aujourd'hui de description satisfaisante de l'état de l'édition électronique francophone (mis à part l'enregistrement vidéo de l'atelier organisé à l'occasion du colloque de la Cité des sciences en mai 2006, où les principaux acteurs présentent eux-mêmes leurs outils). L'édition électronique savante est un phénomène qui a débuté aux alentours de 1995, aux Etats-Unis, avec la mise en ligne de revues de sciences de la nature, de technologie et de médecine (STM). Par rapport à l'aspect massif et largement stabilisé du paysage anglo-saxon (voir ci-dessous les principaux points de repère), l'édition électronique française, qui concerne essentiellement les revues SHS (les autres ayant rallié depuis belle lurette, en langue anglaise, les groupes internationaux), fait encore pâle figure. Plus tardive, elle a connu une accélération sensible en 2005, avec une brusque multiplication des portails et une nette augmentation de l'offre.

Première intervenante du débat, Sophie Barluet, auteur pour le Centre national du livre d'un récent rapport sur les revues, résumait ses conclusions – quoique celles-ci ne rencontrent que tangentiellement le domaine des revues scientifiques et la question de l'édition électronique. Marin Dacos, fondateur de Revues.org, lui avait répondu par avance dans un billet significativement titré "le complexe du Cyclope", où il reprochait au CNL d'alimenter la perception hiérarchique qui fait jouer à l'édition électronique le rôle d'ersatz de l'édition papier.

image La prise de position du CNL, qui défavorise les organes soutenus par l'institution publique (autrement dit la plupart des revues scientifiques) est en réalité une réplique à la politique de désengagement du CNRS, que rappelle Eric Brian (Revue de synthèse), modérateur du débat. Depuis plusieurs années, l'institution phare de la recherche française a amorcé un mouvement de marginalisation des sciences de l'homme et de la société. Appartient-il au CNL, se demandent ses responsables, de se charger à sa place du fardeau du financement des revues scientifiques? Dans les chiffres fournis par le rapport Barluet, la portion des subventions directes octroyées par le CNL aux revues SHS représente environ le double de celles accordées par le CNRS (450.000 Euros en 2002, vraisemblablement moins aujourd'hui. La part majeure de l'aide du CNRS est constituée par des postes dont il est à craindre que beaucoup ne seront pas renouvelés).

Marin Dacos prend la parole pour indiquer que poser l'équation de l'édition électronique en termes de "promesses" ou de "menaces" ne lui paraît plus d'actualité. La question est aujourd'hui celle du choix d'un modèle, qui requiert des expérimentations concrètes. Pourtant, alors que le responsable de Revues.org réduit ce choix à l'antithèse "délégation/appropriation", bien connue des familiers du portail, la suite du débat semble lui donner raison en dépassant largement cette opposition, au profit d'une interrogation pragmatique sur les moyens.

François Gèze, patron des éditions La Découverte, intervient au nom du portail Cairn, dont il est co-fondateur avec Belin, De Boek et Erès. Ouverte en 2005, la plus jeune des plates-formes francophones est aujourd'hui la seule à proposer une commercialisation des revues mises en ligne, par abonnement à un bouquet ou pay-per-view à l'article. Il s'agit selon lui de construire une alternative viable aux mastodontes de l'édition internationale, qui assomment les bibliothèques de licences hors de prix (les tarifs de Cairn s'échelonnent, pour le "bouquet général" de 4.360 à 6.278 Euros l'an, en fonction de la taille des établissements, à quoi s'ajoute un système de remises dégressives, de 10 à 20 %, accordées en fonction du PIB du pays ou de divers critères). Il nuance en ajoutant que ce système semble adapté aux revues qui se conforment au modèle académique le plus classique. Ajoutons que le rapport Barluet mettait le doigt sur le défaut de la cuirasse, en signalant l'exiguïté de la base sur laquelle pouvait s'appuyer le système de licence dans le cas d'un portail francophone: quelques centaines d'établissements au mieux, quand les plates-formes internationales qui privilégient l'anglais peuvent ajouter un ou deux zéros à ce chiffre. A cet égard, l'association de Cairn avec la BNF, chaud partisan de la stratégie du village gaulois, n'est pas faite pour rassurer. Mais il n'est pas certain que les périodiques aujourd'hui hébergés sur le portail, revues établies dont les abonnement papier restent la ressource majeure, escomptent autre chose de la licence qu'un revenu marginal. Il en ira autrement le jour où une revue exclusivement électronique devra financer ses dépenses par ce seul moyen. En d'autres termes, alors que les éditeurs internationaux disposent d'un système qui a fait ses preuves, il faut bien admettre qu'il n'y a pas encore de modèle économique fiable dans le paysage français, ce qui constitue assurément son plus grand retard et son principal handicap.

Y aura-t-il une guerre de religion franco-française opposant l'accès libre à l'accès payant? On aurait pu le craindre en entendant certaines interventions, comme celles, diamétralement opposées, de Philippe Minard (Revue d'histoire moderne et contemporaine) et de Claire Lemercier (Histoire & Mesure). Mais les choses évoluent vite et, nécessité oblige, cette alternative n'a plus beaucoup de consistance aujourd'hui. Alors que Cairn offre ses archives en accès libre, Revues.org envisage d'ouvrir prochainement des solutions de commercialisation à ses revues. Suite à un examen récent des possibilités de mise en oeuvre de ce projet, une interaction avec Cairn a paru un scénario approprié. Sans éliminer le gratuit, qui reste une option spécifique, une telle évolution s'impose. La discussion a montré l'accord général des participants sur l'erreur de diagnostic commune au CNRS et au CNL: celle de se bercer de l'illusion que publier en ligne revient beaucoup moins cher que publier sur papier. Si un tel calcul peut être recevable dans les cas les plus élémentaires, la plupart des expérimentations font vite monter la barre des exigences, et avec elle celle du financement. Que ce soit lors de la mise en place d'un système de gestion de contenu ou pour les opérations de mise en page ultérieures, l'outil internet réclame des compétences largement supérieures à celles requises par l'ancienne préparation de copie. Nombreuses sont les revues SHS à avoir assuré l'équilibre financier de la publication en faisant reposer le travail d'édition sur les secrétariats universitaires. Taper un manuscrit, corriger un texte sur Word, unifier des références bibliographiques: autant de tâches qui autorisaient la circulation d'un univers à l'autre. Il en va tout autrement de la programmation en PHP ou de la maintenance d'un site: Rolande Borrelly (Economies et sociétés) suggérait qu'on ne transforme pas si aisément ni pour le même prix une place de secrétaire en un poste de webmestre. Ajoutons que le web n'est pas un univers uniforme et statique: exister en ligne suppose de pouvoir supporter la comparaison avec des systèmes hautement sophistiqués, qui modifient les usages et aiguisent les besoins des usagers. Permettre des fonctions de veille automatique sur un auteur, un article ou une revue, tel que le propose par exemple Cairn, est une proposition bienvenue et cohérente avec l'exercice actuel d'internet. Cependant, dès lors que l'on souhaite doter une publication d'instruments un tant soit peu élaborés, ce n'est plus en milliers mais en dizaines de milliers d'euros que se chiffre un coût de développement.

image Au problème de la maîtrise de l'outil, le choix original de Revues.org a été de répondre par le modèle de l'appropriation - autrement dit une formation des éditeurs à un environnement informatique simplifié, permettant de réaliser soi-même dans des conditions convenables les opérations de mise en ligne. Ce schéma généreux, seul à même de garantir la proposition de l'accès gratuit, présente deux limites. En premier lieu, la qualité de l'interface mise à la disposition des éditeurs repose exclusivement sur les capacités de travail de l'équipe de Revues.org. Ses moyens limités ont ralenti son rythme: Lodel, le CMS dédié du portail, est encore en version bêta (actuellement en 0.7) et reste un environnement des plus spartiates. Second problème: l'appropriation est un principe à double tranchant. S'il familiarise les novices avec les capacités du web dynamique, il peut aussi faire naître des souhaits ou encourager des demandes auquel le logiciel n'est pas capable de répondre. Pourtant, quelles que soient les difficultés d'applications de ce modèle, l'idée n'en reste pas moins excellente, car elle pointe un des grands défauts de la situation actuelle. Une intervenante de la salle, enseignante à l'université Paris 8, faisait remarquer que plus de la moitié de ses étudiants de licence ne disposaient pas d'un ordinateur personnel, et devaient se rabattre sur un cybercafé ou sur les ressources en ligne de la bibliothèque. La belle affaire! dirons certains – n'est-ce pas là que les étudiants allaient jadis potasser leurs cours? Sans doute. Mais il faut aussi songer à la fracture qu'introduit la question des moyens avec l'heureux possesseur d'une machine dernier cri, connectée par wifi à un abonnement haut débit, qui aura sur ses camarades moins fortunés un avantage décisif. Au-delà du matériel, je pense que le besoin le plus crucial aujourd'hui est celui de la formation de la population étudiante aux moyens des outils électroniques et à la pratique des ressources en ligne. A ce titre, l'idée de Revues.org de relier équipement et connaissance reste une initiative à prolonger.

Mon tour venu, j'évoque le cas particulier de l'échec de l'édition électronique d'Etudes photographiques, en rappelant les raisons qui ont conduit à la décision de mettre fin à l'expérience. Celles-ci étant familières aux lecteurs de ce blog, il n'est peut-être pas nécessaire de revenir une fois de plus sur ce point, sinon pour indiquer que la limite est bien dans ce cas celle de l'accès gratuit – un accès protégé permettant de gérer dans d'autres conditions juridiques la question de l'illustration.

«Il semble de plus en plus urgent que la problématique du libre accès aux données scientifiques soit intégrée aux réflexions qui guident les politiques publiques», écrivait Marin Dacos. Le sentiment d'urgence qui s'exprime ici témoigne d'une inquiétude lucide. Car toutes les indications récentes vont dans le sens d'un désengagement de la puissance publique du domaine des revues SHS. Il faut regarder les choses en face: les conditions de l'accès libre ne sont pas et ne seront pas assurées par l'Etat. Et même si les orientations qui président aujourd'hui aux politiques publiques en la matière se modifiaient radicalement, combien de mois, combien d'années faudrait-il pour rattraper le temps perdu? Il est peut-être déjà trop tard. En choisissant un partenariat avec le groupe international Springer, un organe comme La Revue de synthèse est le premier périodique SHS à suivre la voie tracée par les revues STM. Devant les contraintes de l'accès libre et les incertitudes de la situation actuelle, beaucoup risquent de lui emboîter le pas.


Débat Revues de sciences humaines au temps d'Internet: quelles promesses? Quelles menaces?, samedi 14 octobre de 17h à 18h30, à l'Espace des Blanc-Manteaux, 48 rue Vieille-du-Temple, 75004 Paris.
Intervenants: Sophie Barluet (CNL), Rolande Borrelly (Economies et sociétés), Jean-Yves Boursier (Socio-Anthropologie), Marin Dacos (Revues.org), François Gèze (La Découverte), André Gunthert (Etudes photographiques), Claire Lemercier (Histoire et Mesure), Philippe Minard (Revue d'Histoire Moderne et Contemporaine), Marie-Madeleine Usselmann (Mappemonde). Modération: Éric Brian (Revue de synthèse).


Les principaux portails francophones

  • Cairn, franco-belge, ouvert en 2005, 74 revues en ligne, accès mixte, direction: Marc Minon.
  • Erudit, canadien, ouvert en 1998, 50 revues en ligne, accès mixte, direction: Guylaine Beaudry.
  • Persée (archive rétrospective) français, ouvert en 2003, 14 revues en ligne, accès gratuit, direction éditoriale: Nathalie Fargier.
  • Revues.org, français, ouvert en 1999, 55 revues en ligne, accès gratuit, direction: Marin Dacos.

Les principaux éditeurs électroniques commerciaux

  • Elsevier, marque du groupe international Reed Elsevier, issu de la fusion en 1993 de Reed International PLC (anglais) et de Elsevier NV (néerlandais), premier éditeur scientifique mondial, avec 20.000 "produits d'édition" annoncés.
  • Springer, marque du groupe international Springer Science+Business Media, issu de la fusion en 2003 de Bertelsmann/Springer (allemand) et Kluwer Academic Publishers (néerlandais), deuxième éditeur scientifique mondial avec 1450 revues.

Les principales archives rétrospectives

  • Jstor, américain, ouvert en 1995, 928 revues dont 300 revues SHS, accès par abonnement.
  • Muse, américain (université John Hopkins), ouvert en 1995, 300 revues SHS, accès par abonnement.
  • Proquest, anglo-américain, ouvert en 2001, 475 revues SHS, accès payant.

Références et compléments bibliographiques