Emballements médiatiques autour des nouveaux usages de l'image
Par André Gunthert, dimanche 30 avril 2006 à 12:32 (4565 vues, permalink, rss co) :: En images - Médias
Deux faits divers récents témoignent d'un symptôme similaire: un effet d'emballement médiatique qui prend sa source dans les nouveaux usages de l'image. Le 12 avril, Joe Van Holsbeeck est poignardé par deux agresseurs dans le hall de la gare centrale de Bruxelles. Mais ce n'est qu'à partir de la diffusion par le parquet belge, le 21 avril, d'extraits des enregistrements de vidéosurveillance à fins d'identification (voir illustration), que cette affaire sera mentionnée dans la presse française. L'émotion suscitée est intense: le dimanche 23 avril, une marche organisée en hommage à la victime réunit 80.000 personnes à Bruxelles. Certains s'interrogent déjà sur la disproportion entre la cause et les effets. Dès le 25, les auteurs sont identifiés, et la justice demande le retrait ou le floutage des vidéos reproduites sur internet, car les suspects sont mineurs. Mais les images n'en continuent pas moins d'être reprises par les journaux télévisés, illustrant une chasse à l'homme qui se poursuit jusqu'au 27 avril. Selon Michel Weemans, chercheur au CEHTA, l'importance conférée par les médias à cette affaire comme sa surévaluation dans l'opinion publique sont dues essentiellement à l'existence et à la diffusion répétée des vidéos une semaine durant.
Autre cas: celui de l'agression d'une enseignante par un élève dans un lycée de Porcheville, le 24 avril. Là encore, ce fait divers n'aurait jamais fait la une des journaux télévisés sans la composante de l'image: l'agression a été filmée par un autre élève sur son téléphone portable et a semble-t-il été reproduite localement, sans jamais sortir du canal des images copiées de portable à portable. La mention de l'événement dans les journaux télévisés du 26 avril souligne complaisamment cet aspect pittoresque: l'édition de la mi-journée de FR3 filme la séquence reproduite sur un portable (voir illustration), tandis que le journal de France 2 rapproche immédiatement cet épisode de la pratique anglaise du happy slapping, alors que rien n'atteste que l'agression et sa prise de vue aient été liées. La presse écrite succombe à son tour à l'effet d'emballement en soulignant que “les actes de violence sont de plus en plus filmés et diffusés par leurs auteurs ou des complices“. En l'espèce, c'est Libération qui remporte la palme en estimant, avec le jeune sociologue Christian Papilloud, que “Les images des soldats à Abou Ghraib ont fait des émules“.
Sur quels éléments se fondent ces conclusions catastrophiques? Le reportage d'A. Guillemin, P. Crotta et al. diffusé dans l'édition du 13h du 26 avril révélait que: Selon certains services de police, ce film d'une agression n'est pas le premier en date. Depuis le début de l'année, trois autres séquences violentes ont été repérées en France, mais il s'agissait chaque fois d'agressions entre élèves
. En d'autres termes, la qualification de l'épisode au titre de phénomène sociologique s'appuie en tout et pour tout sur quatre séquences enregistrées en France depuis le début de l'année, dont il n'est pas certain que la dernière ait quoique ce soit à voir avec les trois autres (celles-ci n'ayant pas été communiquées aux journalistes, personne n'a donc pu les voir ni les comparer entre elles). A l'heure où ces lignes sont écrites, l'auteur de la séquence vidéo est toujours recherché par la police, et de l'avis même du procureur: Il est encore trop tôt pour savoir si l'élève a filmé l'agression en simple spectateur, ou s'il a prémédité l'enregistrement
. Sur des bases aussi minces, un étudiant en sociologie verrait son travail noté d'un zéro pointé. Pourtant, de telles prémices livrent clairement les trois ingrédients constitutifs de cette mayonnaise. 1) Dans le cas belge comme dans le cas français, ce sont bien les services de police qui fournissent à la presse les images et leur interprétation, à laquelle les journalistes se fient sans autre forme de procès. 2) Le dérapage de l'interprétation est un facteur initial dû au contexte des nouvelles images, soumises a priori à une économie du soupçon et où les dérives les plus délirantes sont admises d'emblée. 3) L'existence d'une iconographie spectaculaire constitue toujours une raison suffisante pour surévaluer l'information liée à ces contenus, au moins du point de vue des médias télévisés. Ce sont eux qui ouvrent la danse sur ce type de sujets. En vertu de l'unanisme médiatique, la presse écrite ne tarde pas à leur emboîter le pas - avec un temps de retard, qui la porte souvent à surenchérir. Si l'on ajoute à cela le droit bien légitime de certains spécialistes de profiter d'un effet d'aubaine pour effectuer leur publicité à bon compte, on tient les principales composantes de l'escalade. A contrario, une pratique de la vérification plus conforme aux professions de foi habituelles et un peu plus de sérénité à l'endroit des nouveaux usages iconographiques suffiraient pour éviter l'emballement.
Références:
- Luc Bronner, Mustapha Kessous, "Les actes de violence sont de plus en plus filmés et diffusés par leurs auteurs ou des complices", Le Monde, 29/04/2006.
- Ludovic Blecher, "Les images des soldats à Abou Ghraib ont fait des émules", Libération, 28/04/2006.
- Laure de Charette, "Cafouillages après une agression filmée", Vingt Minutes, 27/04/2006.
- Reportage, journal télévisé, 13h, France 2, 26/04/2006.
- Reportage, journal télévisé, 12/13, France 3, 26/04/2006.
- Francois Thoreau, "Meurtre de Joe", La vie trépidante de..., 24/04/2006.
Tags: télévision, vidéo
Commentaires
1. Le lundi 1 mai 2006 à 04:04, par flo
Ajouter un commentaire
Les commentaires pour ce billet sont fermés.