J'ai vu par la suite avec amusement quelques internautes commenter de manière sarcastique l'intitulé du site, dont la sonorité évoque évidemment en français le "flic". Cette méconnaissance d'un des plus célèbres fleurons du web 2.0 n'est pas à leur honneur: Flickr est le plus remarquable gestionnaire d'images en ligne aujourd'hui disponible, dont les puissants serveurs permettent un affichage rapide des images ainsi qu'une consultation simultanée par un grand nombre d'internautes. Au-delà de sa dimension technique, particulièrement soignée, Flickr est aussi un outil interactif qui incarne avec brio la philosophie du web 2.0. Je n'ai eu que quelques secondes pour réfléchir au choix de l'option concernant les droits: il m'a semblé juste, pour des images d'information, d'en autoriser la libre copie sous licence Creative Commons. A 9h57, le téléchargement des 97 photographies sélectionnées était achevé. Deux heures après mon arrivée sur les lieux, avant même que le premier journaliste ait pu y accéder - à plus forte raison réaliser des images -, un état des lieux d'une centaine de documents était accessible gratuitement de n'importe où dans le monde. S'il y avait eu quelques exemples de réactivité semblable pour des événements d'actualité, comme lors des attentats de Londres du 7 juillet 2005, il s'agit probablement d'un cas sans précédent pour le nombre des images disponibles - bien plus que ce qu'aurait pu offrir n'importe quel média classique.

A son bureau, Eloi Ficquet finissait de rédiger le courrier électronique informant de l'évacuation du bâtiment. Ce mail était envoyé à 10h28 sur la liste tlm@ehess.fr, comptant plus de 1000 abonnés, avec l'indication de l'adresse où consulter le dossier de photographies. Egalement ajoutée sur la page d'accueil du site de l'EHESS, cette information se trouvait rapidement relayée par de nombreux correspondants et plusieurs autres listes de diffusion, puis, dès l'après-midi, sur quelques blogs. A un moment où l'unique compte rendu des dégâts était une dépêche alarmiste d'Associated Press, les images fournissaient une information plus complète et librement accessible: elles ont donc été beaucoup consultées. En l'espace d'une semaine, le dossier ("photoset") sur Flickr a été consulté plus de 50.000 fois. Les 97 photographies ont été visionnées dans leur format standard en moyenne 1.700 fois chacune, soit un total de 166.700 téléchargements. Si l'on doutait que Flickr doit désormais être considéré comme un média à part entière, ces chiffres en fourniraient une confirmation éclatante.

Le chapitre le plus intéressant est celui des réactions. Avant de les décrire, il convient de souligner qu'à cause de la rapidité de la prise de vue et du nombre d'images mises en ligne, c'est un corpus brut de décoffrage, tel qu'il se présente habituellement aux iconographes ou aux rédacteurs de presse, avant édition et légendage, qui était proposé à l'observation. Au plus proche d'une neutralité idéale pour des raisons strictement pragmatiques, ces documents ont suscité les réactions les plus contrastées voire, dans certains cas, une franche incompréhension. Preuve s'il en fallait qu'une image sans légende peut être interprétée dans les sens les plus divers, ou encore qu'une image ne délivre pas spontanément les conditions de sa lecture. Dans ce cas, c'est le regard que chaque spectateur apportait avec lui qui a déterminé la signification prêtée aux photographies.

image Organe de la mouvance libertaire et anti-capitaliste, Indymedia est le premier à signaler le photoset sur le web, le vendredi 24 dès 12h30. Les réactions ne se font pas attendre: pour cette sensibilité, “ces photos, c'est fait par des flics ou l'UNI ou l'UMP“; elles “seront largement exploitées par la propagande merdeff“ (sic). Deux interprétations contradictoires se manifestent: 1) dévoiler ces images, c'est porter atteinte au mouvement (ce qui suggère que le spectacle qu'elles révèlent n'est pas très agréable); 2) ces photographies ne montrent rien de grave, “faut simplement passer un bon coup de karcher“, dit l'un, avec un humour douteux. Au sein du corpus, l'image d'un oignon par terre ou d'un paquet de pâtes (voir illustration) sont celles qui suscitent les commentaires les plus sarcastiques. Comme ces photographies ne peuvent être que des images de dénonciation, il s'agit évidemment d'une outrance ridicule: “C'est du vandalisme de laisser un paquet de pâtes par terre alors que des Africains meurent de faim. Ce mouvement est piloté par des jeunes d'extrême gauche. C'est dommage que le patrimoine italien (Panzani) soit détruit ainsi, alors qu'il pourrait finir dans une casserole“, commente avec ironie un des intervenants.

A l'autre bout du spectre politique, sur les sites conservateurs ou proches de l'extrême droite, la leçon des images est sans appel. Ces documents catastrophiques sont une preuve évidente de la barbarie dans laquelle se vautre l'ultra-gauchisme. “Ca me donne la gerbe“, juge l'un de ceux qui souhaite voir le pays débarassé de cette “vermine“, et qui reproduit sur son blog un choix de photographies (sans mention d'auteur ni de source) comme autant d'arguments auto-suffisants.

Entre ces deux réactions extrêmes, les images permettaient aussi de se faire une idée plus conforme à l'état des lieux. Selon une réaction que j'ai déjà citée (et dont l'auteur m'a révélé après coup qu'elle s'était effectuée à 11.000 km de l'EHESS, du Japon), celles-ci montrent “qu'il n'y a pas eu de volonté de saccage systématique“ - même si le spectacle n'en est pas moins désolant. A en juger par les témoignages oraux, c'est vraisemblablement cette interprétation plus mesurée qui a constitué la lecture majoritaire. En l'espace de quelques jours, avec la circulation parallèle d'informations complémentaires, celle-ci a fini par s'imposer aux occupants eux-mêmes qui, après la défense bec et ongles d'une occupation “libre“ et “festive“, finissent par convenir qu'il s'est bien agi d'un “fiasco“.

Quelle que soit l'analyse des images, la question du soupçon sur leur véracité n'a semble-t-il jamais été posée. S'agissant d'un corpus dont le caractère numérique est le trait le plus évident, ne serait-ce que par son mode de consultation, cette leçon est d'importance. Se souvient-on encore des hypothèses fiévreusement élaborées à propos d'un “régime de vérité“ fondamentalement anti-photographique de l'image numérique (A. Rouillé, La Photographie, 2005)? Désormais, la photographie numérique paraît définitivement acceptée comme technologie d'enregistrement, avec le même capacité de traduction du visible que l'ancienne photographie argentique, ni plus ni moins. La transition est derrière nous.

Autre chapitre particulièrement révélateur: celui des réticences des médias français à utiliser ces images. Si les principaux journaux télévisés (TF1, France 2, France 3) proposent le soir du vendredi 24 des reportages illustrés d'images vidéos tournées dans la journée, le lendemain, la presse ne reprend aucune image des locaux du 105. Libération, qui consacre une pleine page au témoignage d'un occupant, a choisi une photographie qui ne dévoile rien des dégâts constatés. Près d'une semaine plus tard, le jeudi 30 mars, Le Point publie un article illustré par une image de la présidente entourée d'enseignants au cours d'une assemblée à la MSH. Seul Paris-Match, paru le même jour, a trouvé les images sur Flickr, et en a choisi une - sans informer ni citer son auteur. Le vendredi 31, encouragé par le rebond des magazines, Libération revient une dernière fois sur l'occupation, avec cette fois une photographie de l'intérieur du 105 par Sébastien Calvet. A l'exception notable de Paris-Match, un corpus documentaire de première main, accessible gratuitement et librement utilisable dans les premières heures qui ont suivi l'événement, n'a pas été utilisé par la presse française.

Pour expliquer cette étrange carence, on peut incriminer la qualité des photographies: celles-ci n'ont pas été exécutées par un professionnel, ont une vocation de constat et ont été réalisées dans des conditions qui n'encourageaient pas la recherche esthétique. Cette explication, si elle était avérée, serait inquiétante, car elle signifierait que loin de viser à nous livrer une information objective, une photographie de presse doit savoir présenter de façon intéressante une réalité qui l'est peut-être moins. C'est sur cette pente de la manipulation esthétique que glissent sans s'en rendre compte les procureurs de l'usage de la photographie amateur dans les grands médias. Cette interprétation est heureusement infirmée par l'exemple de la reprise dans Paris-Match, qui suffit à documenter le fait que l'usage de ces images était possible dans un contexte presse.

Catherine Harmant, co-responsable du site Le Journaliste de l'image, émet une autre hypothèse: celle que la mise en ligne précoce des photographies a eu pour effet de “griller le scoop“: ces images, comme celles réalisées par des photographes de presse (par exemple Sipa), perdaient de leur intérêt pour les éditeurs dès lors qu'elles avaient déjà été publiées. Cette explication tient compte d'un réflexe psychologique bien réel - même si celui-ci n'est pas non plus un bon argument en faveur de l'objectivité journalistique, car on ne voit pas en quoi la qualité d'inédit en serait un critère.

Mais il y a malheureusement un troisième facteur explicatif, beaucoup plus banal, à savoir le manque de pratique par la presse française des sources du web. Malgré leur éloignement des troubles du quartier latin, un magazine hollandais, dès le vendredi 24 à 14h57, puis le New York Times (avant de choisir finalement une autre iconographie), se sont adressés à moi par e-mail pour me demander l'autorisation de reproduire plusieurs des photographies disponibles en ligne, et si je voulais bien leur envoyer les fichiers haute résolution correspondants. Incapables, quand bien même ils en connaissaient l'existence, de réagir de façon adaptée à une offre sortant de leurs habitudes, les journaux français ont témoigné une fois encore de leur ignorance des évolutions rapides du web. On notera a contrario la véritable réactivité de journalistes passés "du côté du blog", comme Daniel Schneidermann, qui signalait dès le dimanche 26 sur le site Big Bang Blog, avec une revue de presse détaillée, les photographies de l'EHESS ainsi que leur appareil documentaire sur ARHV.

Edit: Bon dernier, Le Monde a consacré une pleine page à l'occupation de l'EHESS dans son édition datée du 5 avril, illustrée de 8 de mes photographies. J'ai cette fois été contacté au préalable par le service photo du journal, auquel j'ai fait parvenir 26 images haute définition en FTP. La proposition de maquette me semble constituer un cas sans précédent dans les colonnes du Monde. Le maquettiste, Nicolas Jimenez, a eu envie d'utiliser de nombreuses images. Plusieurs facteurs l'y encourageaient, dont la quantité du corpus initial, son caractère libre de droits, ainsi que le fait que, contrairement à l'usage éprouvé de la photographie de presse, je n'ai réalisé qu'une iconographie de constat, sans tenter de produire une image à caractère synthétique ou symbolique, à valeur d'icône. Le choix de présentation des photographies témoigne en outre d'un effet que je constate pour la première fois: l'influence formelle de la disposition des images sur Flickr. Il s'agit peut-être du premier exemple démontrable de contamination visuelle de la presse classique par les nouvelles formes de l'image numérique, dont la mosaïque est déjà un lieu commun.

Références presse

  • Edit: Marion Van Renterghem, "Des Vandales chez les savants", Le Monde, 05/04/2006, p. 3.
  • Eric Aeschimann, "L'EHESS encore marquée par l'occupation de l'ultragauche", Libération, 31/03/2006, p. 8.
  • Pieter Van den Blink, "Het is echt vergevorderd anarchisme", Vrij Nederland, n° 14, 67e année, 31/03/2006, p. 15-17.
  • Anne-Sophie Lechevallier, "La prestigieuse EHESS occupée quatre jours durant par des “incontrôlés“", Paris-Match, n° 2967, 30/03/2006, p. 100.
  • Marie-Sandrine Sgherri, "Des intellectuels débordés", Le Point, n° 1750, 30/03/2006, p. 43.
  • Johan Sébastien, "Une soupe aux choux au goût de révolte", Libération, 25-26/03/2006, p. 4.

Références web

Merci à Catherine Harmant et à Didier Roubinet pour leur aimable concours.
Edit: Une version revue et augmentée de cet article est parue dans le n° 18 d'Etudes photographiques, mai 2006, sous le titre: "Les photographies de l'EHESS et le journalisme citoyen" (version pdf).