Chers collègues,

Voici deux ou trois remarques à propos de l'occupation, afin de corriger quelques erreurs (intentionnelles ou non) lues dans le témoignage de l'un de nos occupants, dans Libération. J'étais présent au 105 de mardi après midi à mercredi matin (donc la nuit de mardi), puis mercredi après-midi jusqu'à la décision d'évacuer les lieux à 19h. J'ai pu parler avec certains de mes étudiants, assister à deux AG, et voir ce qui se passait effectivement. Nous avons en fait eté occupés par des groupes distincts.

1) Un groupe que je qualifierai faute de mieux d'"ultra-gauche", "autonomes", "anars radicaux", pour qui le CPE n'était pas le problème: ils souhaitent abattre «le capitalisme» et «la démocratie», au sens républicain en tout cas (pas de vote, pas de délégation, pas de représentation). Ce sont eux qui ont empêché l'organisation du mouvement, les tours de parole en assemblée, et même les votes. Ils sont responsables des graffitis "politiques" qui maculent nos locaux. Parmi eux, un groupe d'enragés d'une demi-douzaine d'individus, armés de barre de fer (j'en témoigne personnellement), casqués, masqués, qui ont tenu la porte à un moment donné mercredi, et qui ont menacé de mort certains collègues.
Ceux-là, tout dangereux qu'ils soient, ont dénoncé en AG les vols de matériel et la "casse" gratuite, qui gêne l'action politique selon eux. Ils ont en revanche fracturé la porte de l'amphi mercredi soir pour organiser l'AG.

2) Dans le sillage de ces "radicaux", des délinquants – de banlieue ou non – très jeunes (18-20 ans), étaient bien là pour le vol et la déprédation. A les entendre, je doute fort d'une quelconque politisation. L'un d'entre eux cherchait (en pleine nuit) à mettre le feu à un panneau d'affichage avec une bombe aérosol, alors qu'il y avait une centaine de personnes dans les étages. Ce sont ces individus qui ont vidé les extincteurs, brisé l'alarme incendie, etc.

3) Des étudiants (et d'autres...) attirés par le squatt du 105, sont venus "faire la fête": alcool, drogue, denrées diverses, etc. Les détritus qui jonchent le bâtiment sont le résultat de trois jours de ce défouloir. Des collègues présents sur place à d'autres moments pourront certainement compléter ou modifier ces observations.

Bien cordialement,

Erwan Dianteill


Chers collègues,

Je me permets d'ajouter quelques remarques aux courriers d'Erwan Dianteill et Laurent Barry.

La typologie des occupants correspond à mes observations, faites la même nuit de mardi à mercredi.

J'ai été frappé par la cohabitation de ces groupes, plutôt que leur fusion. Ils occupaient le même bâtiment, mais sans former une communauté de révoltés. Je parlerais plutôt d'agrégats, rassemblés pour des objectifs différents.

1) Les durs violents "autonomes" parfaitement indifférents au combat anti-CPE (et même méprisants à l'égard de ceux qui demandent à travailler dans des conditions acceptables), plus vieux que les autres, des trentenaires au cuir déjà tanné par le militantisme radical, les combats physiques, etc. Eux tenaient la grille, comme le dit Laurent, eux avaient le matériel (casques, bâtons, serrures de blocage des portes), et contrôlaient les AG par l'intimidation et les mots d'ordre péremptoires.

2) Les étudiants anti-CPE, effectivement isolés, tagueurs à la craie, comme aspirés par le tourbillon radical, fascinés et complexés par la violence des autonomes, engagés dans de longs débats, en petits groupes dans l'amphi ou dans le couloir du premier étage. Je ne les ai pas trouvés joyeux et festifs, d'ailleurs. Pas de rires, de gaieté, seulement des personnes appliquées à taguer et à parler avec un air sérieux. L'étudiant dont le "journal de bord" est publié par Libération correspond à ce groupe. Jeudi soir, il semble d'un seul coup se réveiller d'un cauchemar, reprendre conscience et il quitte ce qu'il appelle la "prison".

3) Un groupe de jeunes "déconneurs", embarqués dans l'aventure pour faire des choses interdites. J'ai parlé avec l'un d'eux qui vidait un extincteur au 5e étage, et qui s'est excusé de l'avoir fait («Excusez-moi, M'sieur!»). Au milieu de la nuit, il a déclenché une alarme incendie pour rigoler. De toute manière, il était trop tard pour rentrer à Bondy. Il est contre le CPE et a participé à la manifestation de la semaine dernière. Il n'aime pas les "types" qui gueulent en AG. Il n'a pas de sac de couchage mais il n'a pas envie de dormir. Il m'a serré la main plusieurs fois, en me demandant pourquoi j'étais ici. Je lui ai dit que je travaillais ici.

Bien cordialement,

Pap Ndiaye


Chers Collègues,

Je voudrais confirmer par ce mail les témoignages de visu de nos collègues, dire ma stupéfaction à la lecture de l’article de Libération et ajouter quelques observations.

J’ai rejoint Danièle Hervieu-Léger dans l’après midi de mardi, pour travailler avec le bureau jusqu’à vendredi. Je me suis absenté de l’Ecole quelques heures mercredi matin, puis une partie de la nuit de jeudi à vendredi. J’ai cherché à discerner aussi vite que possible, dans l’après-midi et la soirée de mardi, face à quoi nous nous trouvions de telle sorte que la Présidence puisse disposer d’informations factuelles. Cela m’a donné de nombreuses occasions de dialogue avec celles et ceux qui occupaient le 105. C’est sur la base de cet état des lieux que je suis intervenu jeudi matin en AG pour mettre en garde ceux de nos collègues qui souhaitaient se rendre au 105 complètement occupé.

Le schéma de poupées russes qui a été décrit par plusieurs d’entre nous coïncide avec ce que j’ai vu. Le nombre de personnes présentes du côté des occupants variant selon l’heure de la journée de deux à trois dizaines jusqu’à plusieurs centaines. Le nombre augmentait en fin d’après midi du fait des rendez-vous aux AG de 19h, il se réduisait au milieu de la nuit pour retomber à un minimum, vers 2h du matin. Dans la nuit de mardi à mercredi, il y avait très peu de monde, quelques dizaines. La nuit suivante, environ deux fois plus.

A propos du minimum de 25-30 personnes, et à travers des contacts directs, je dirais que c’était en gros trois quarts/un quart. Dans le premier cas, on me demandait quelquefois ma position sur le CPE (comme pour tester un imbécile) et on me reprochait d’agir en représentant l’institution, voire l’Etat. Les motifs politiques de ceux-ci parmi mes interlocuteurs étaient de type anarchiste (globalisé, grunge, high tech, etc). J’avoue que, quoique les plus nombreux dans le groupuscule agissant, ils ne m’ont pas paru très dangereux. A titre d’anecdote, il a été possible, malgré un contexte très tendu, d’expliquer à tel d’entre eux qu’il ne fallait pas arracher les tuteurs des arbres, et de l’en convaincre au moins pour un cas.

Non, les personnes dangereuses étaient le quart restant: très au point sur le plan tactique. Excusez-moi pour ce vocabulaire d’ancien officier, mais c’est bien de choses d’ordre militaire dont nous parlions quand je visitais avec eux les issues de secours, étant entendu qu’ils me disaient vouloir stabiliser cent personnes sur place (ce qui n’a jamais été le cas). Je répondais qu’en cas de confrontation avec des unités des forces de l’ordre, en face à face dans la cour du 105, sans issue, ce serait «une boucherie» (j’ai employé ces termes). Une ou deux parmi la demi-douzaine de personnes déterminées et organisées m’ont alors répondu «c’est cette confrontation que nous voulons».

En résumé, il y avait comme le soulignent nos collègues, une grande hétérogénéïté parmi les occupants et leurs motifs et, au coeur du dispositif une poignée d’organisateurs très au point. Les discussions que j’ai eues avec eux ne m’ont pas donné la possibilité de cerner les motifs politiques de ce noyau. Il tenait réunion permanente en salle 8 alors même que les AG se déroulaient en amphi. Leur organisation était excellente d’un point de vue "technique". Attirant les bonnes volontés sur un spectre large qui allait de la lutte anti-CPE à quelques mots d’ordre radicaux, laissant le champ libre pour les exactions à d’autres, opportunistes, qui se chargeaient ou bien des inscriptions ou bien des vols, mettant au point une cantine avec l’aide d’un groupe plus "cool" qui n’est resté que deux nuits, distribuant un petit stock de drogue (j’ai longuement parlé avec celui qui s’occupait de cet aspect des choses), entretenant pendant l’occupation le contact avec quelques avocats, et usant des AG comme de prestidigitation, cette demi-douzaine savait ce qu’elle faisait: cristalliser les formes les plus radicales de la contestation en un lieu de rendez-vous et augmenter les risques d’incidents violents.

J’ai confronté ces observations avec celles des collègues sur place, et au matin de mercredi nous étions d’accord pour discerner des indices très préoccupants. C’est pourquoi j’ai approuvé tout au long de la crise les différentes étapes de l’action de la Présidente et du bureau. Nous parlerons de tout cela plus tard, mais pour ma part, j’observe qu’à l’encontre de quelques clichés anti-intellectualistes, celles et ceux qui se trouvaient au 105 aux côtés de Danièle Hervieu-Léger ont formé avec elle, en situation de crise intense, un groupe efficace et soucieux de prendre le temps de l’analyse et de la délibération.

Quant à la réflexion sur ces journées, j’avoue que me revient à l’esprit L’étrange défaite. Le propre de ce genre de circonstances est la difficulté qu’il y a à les penser, et dès lors le péril des simplismes. Je mise sur la multiplicité des angles d’appréciation dont nous disposons les uns et les autres, et pour l’heure je me souviens de ce tagueur qui m’a demandé l’autorisation de prendre et d’utiliser des craies; des deux étudiants de sociologie de l’Université de Tours qui ont protégé les fonds du Centre Raymond-Aron (Même si, disait l’un d’entre eux, sur le plan idéologique on ne serait pas d’accord avec ses écrits...) puis se sont fait arrêtés avant d'être rapidement relâchés. Enfin de ce que, rentrant chez moi après avoir été comme d’autres parmi nous menacé de mort et extrait du 105 avec l’aide de gardes du corps privés, je pouvais mesurer l’ampleur et la durée du déploiement de police autour de la Sorbonne où il ne se passe rien.

Bien cordialement,

Eric Brian


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