Cette description est beaucoup plus conforme à la réalité que les hallucinations rectorales (le sol n'est pas maculé d'excréments, les vitres ne sont pas cassées, etc.). Mais dire que tout n'a pas été détruit ne signifie pas que l'on est content de ce qui l'a été. Les occupants se sont installés dans les conditions d'un squatt, soit un hébergement de fortune, manifestement inapproprié à la vie d'une collectivité de plusieurs dizaines de personnes, avec le plus grand mépris pour les conséquences de leurs actes. Il faudra remplacer une trentaine de portes et de chambranles, plusieurs chaises, tables et fauteuils, ordinateurs et matériels divers. Les dégâts les plus coûteux ne sont pas forcément les plus spectaculaires: une photocopieuse est malheureusement un équipement hors de prix, plusieurs sont à première vue détériorées. Et, bien sûr, les tags.

Plusieurs slogans de mai 68 sont restés dans les mémoires. Les tags sur les murs de l'Ecole ne laisseront pas une trace aussi durable. Beaucoup d'inscriptions traduisent le désoeuvrement plutôt que le sens de la formule. Mais la complexité de l'occupation a laissé toutes ses empreintes. La différence visible au premier coup d'oeil entre les slogans politiques, les plus grands, à la bombe de couleur rouge, et les proclamations qu'on attribuera à des étudiants moins formés, composées de textes plus longs et moins construits, ou encore les signatures de jeunes des banlieues, reconnaissables à leur graphisme, témoigne d'un feuilleté de présences et de sensibilités diverses. Selon les témoignages des enseignants présents sur les lieux les deux premiers jours, ces groupes hétérogènes ne se sont pas véritablement mêlés. Mais les déclarations de ceux qui ont poursuivi l'occupation au-delà de mercredi semblent témoigner de relations plus complexes, et d'une histoire qui reste à reconstruire. A tout le moins, le croisement en un même lieu de ces différentes radicalités constitue un trait dont il faut mesurer la nouveauté – et le caractère potentiellement explosif. A titre personnel, j'indiquerai que le tag "Mort à la démocratie", qui en a scandalisé beaucoup, ne représente pas à mes yeux le comble de l'ignominie. Compte tenu de l'approximation du mode d'expression et de son contexte immédiat, je comprends que l'on puisse critiquer en ces termes un régime dont les résultats récents, au plan politique, industriel, social ou environnemental, semblent nous enfoncer toujours plus avant dans un cauchemar sans issue. "Mort à l'EHESS" me paraît par contre témoigner d'une moins grande pertinence dans l'analyse (je précise pour ceux qui ne suivent pas mes cours qu'on peut être prof et avoir néanmoins quelques restes d'humour).

Les deux plus gros budgets seront le nettoyage et la peinture. Je ne suis pas en mesure d'effectuer une évaluation sérieuse, mais il y en a au doigt mouillé pour plusieurs dizaines de milliers d'euros. Je répète qu'à cet égard, il me semble que les conséquences les plus lourdes de l'occupation résultent de sa durée - ainsi que j'ai pu le voir de mes propres yeux en constatant la progression des tags et autres dégâts entre mercredi matin et vendredi matin. Selon la formule de Danièle Hervieu-Léger, chaque jour qui passait «ajoutait une couche» supplémentaire. Plus grave, la remise en état prendra certainement plusieurs semaines, ce qui conduira à suspendre la majorité des activités d'enseignement, vraisemblablement jusqu'aux vacances d'été (cette évaluation est strictement personnelle). C'est très cher payé pour quatre jours d'une occupation qui se voulait "libre" et "festive". Si tel est le prix de l'autogestion, elle n'a guère d'avenir en termes strictement écologiques de gestion des ressources.

Les professeurs et le personnel qui travaillent dans ce bâtiment, y enseignent et y accueillent étudiants et auditeurs libres depuis des années, dans des conditions d'ouverture et de liberté rares, sont évidemment choqués et profondément attristés par le spectacle de désolation qu'offrent les locaux. Le commentaire d'une "étudiante squatteuse" sur ce blog nous reproche de «pleurer notre confort perdu» plutôt que de nous pencher sur les ressorts et les significations des actes des occupants. Il convient de la rassurer. Nous savons faire la part des choses. Il serait ridicule de penser qu'ayant été placés aux premières loges d'une crise qui comporte nombre d'éléments inédits, nous n'allons pas la transformer en objet d'études. N'en déplaise à tous ceux qui se moquent des arroseurs arrosés, oui, l'analyse est déjà commencée. Mais l'expertise en sciences humaines doit-elle nous retirer le droit à tout sentiment humain? Nous ressentons la tristesse et la colère, comme n'importe qui découvrant son appartement vandalisé par un cambriolage.

Il n'y a pas mort d'homme. Les dégradations sont apparemment moins importantes qu'à la Sorbonne. Il y a une bonne raison à cela: au lieu des affrontements dont le quartier latin a été le théâtre, l'occupation comme l'évacuation de l'EHESS n'ont donné lieu à aucune violence. Il y a lieu de s'en réjouir pour les personnes - mais aussi pour les biens, car les dégâts les plus importants à la Sorbonne ont été occasionnés par les barricades élevées à la hâte contre les forces de l'ordre.

A noter: Demain lundi, dans le hall du 54, bd Raspail, à 12h, aura lieu une assemblée générale unitaire rassemblant les personnels, les enseignants-chercheurs et les étudiants de l'EHESS, appellant à la participation à la grève et à la manifestation nationale du 28 mars.

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