image Dans le cadre de mes recherches sur les débuts de l'histoire de la photographie française, il m'a été donné de retrouver récemment dans les collections de la Société française de photographie une intéressante correspondance échangée entre le collectionneur Gabriel Cromer (1874-1934) et le célèbre photographe anglais Peter Henry Emerson (1856-1936). Composé de quinze lettres d'Emerson et d'une seule lettre de Cromer, cet échange s'étend entre juin 1930 et mai 1935 (le dernier courrier d'Emerson, postérieur au décès de son correspondant, est une lettre de condoléances adressée à sa veuve). Pourquoi cette correspondance à caractère privé a-t-elle été conservée dans les archives de la Société? La réponse est apportée par la collection des courriers d'Emerson, dont chacun est doublé de sa traduction française, tapée à la machine par un rédacteur anonyme. Il est probable que Cromer, ne lisant pas l'anglais, avait fait appel au secrétariat de la SFP pour bénéficier de ce service, ce qui explique que cette partie de la correspondance ait été archivée.

Tout auréolé du succès de l'exposition historique de la SFP de 1925, Cromer multiplie les conférences et les causeries historiques à la Société, et tente de trouver l'appui du gouvernement pour la création d'un musée de la photographie. Emerson, quant à lui, est occupé à rédiger son History of Pictorial Photography - projet qui restera inachevé. Interrogé par Cromer à propos de l'invention du calotype, Emerson lui répond en en attribuant tout le mérite à Reade plutôt qu'à Talbot, traité de "coquin" - selon une légende dont R. Derek Wood a démontré l'inanité. Mais au-delà de ses motifs explicites, l'apport essentiel de cet échange est de documenter le contexte de l'emergence d'une nouvelle histoire du médium: celle constituée par la première génération des collectionneurs d'images et de matériel photographique anciens. La correspondance témoigne à la fois de la recherche d'un dialogue au sein du petit groupe des spécialistes, du souci nouveau de la vérification ou de l'échange d'informations à caractère historique. Il est tout à fait révélateur d'y découvrir des références répétées aux travaux de Heinrich Schwarz ou de Helmuth Bossert et Heinrich Guttmann – ceux-là même qui donnent son impulsion décisive à la "Petite histoire de la photographie" de Walter Benjamin en 1931. Dans le monde des collectionneurs, l'album illustré des deux allemands, premier du genre, fait visiblement figure de modèle: Emerson questionne Cromer sur la possibilité de trouver un éditeur français pour réaliser une publication semblable. Par le nombre des informations, des conseils ou des acteurs évoqués, ce modeste ensemble de lettres constitue un témoignage irremplaçable, qui révèle combien les célébrations du centenaire de la photographie de 1939 étaient adossées à un long travail préparatoire, véritable bouillonnement d'initiatives et d'échanges où les collectionneurs occupent la première place.

Principales références:

  • SFP, collection des manuscrits, dossiers Cromer, Emerson.
  • Helmuth Bossert, Heinrich Guttmann, Aus der Frühzeit der Photographie. 1840-1870, Francfort/Main, Societäts-Verlag, 1930.
  • Georges Potonniée, "Gabriel Cromer", Bulletin de la SFP, 3e série, vol. XXI, n° 12, décembre 1934, p. 247-249.
  • Walter Clark, "The Cromer Collection at Eastman House", in Janet E. Buerger, French Daguerreotypes, Chicago, Londres, University of Chicago Press, p. xvii-xix.
  • R. Derek Wood, "J. B. Reade’s Early Photographic Experiments:recent further evidence on the legend", British Journal of Photography, 28 July 1972, Volume 119, No. 5845, p.644–646 (en ligne: http://www.midleykent...).
  • Collection des photographies de P. H. Emerson conservées à la George Eastman House.

Merci à Carole Troufléau pour son précieux concours documentaire.