Entrée libre dans la limite des places disponibles

« Notre société n’est pas celle du spectacle, mais de la surveillance ; sous la surface des images, on investit les corps en profondeur ; derrière la grande abstraction de l’échange, se poursuit le dressage minutieux et concret des forces utiles ; les circuits de communication sont les supports d’un cumul et d’une centralisation du savoir ; le jeu des signes définit les ancrages du pouvoir ; la belle totalité de l’individu n’est pas amputée, réprimée par notre ordre social, mais l’individu y est soigneusement fabriqué, selon toute une tactique des forces et des corps.»
Michel Foucault, Surveiller et punir. Naissance de la prison, Paris, 1975
Si, comme certains ont pu le soutenir, les photographies de la prison militaire d’Abou Ghraib marquent le moment où l’image numérique est devenue partie prenante de l’histoire de la photographie (dans sa capacité à documenter, à provoquer un débat critique), elles constituent aussi le tout dernier chapitre d’une relation de longue date entre la photographie et les prisons. Parmi ses nombreuses fonctions, la photographie a servi – depuis son invention même – de technologie du contrôle de l’Etat, intimement liée aux pratiques de l’administration pénitentiaire. Depuis le cliché d’identité qui a toujours marqué le passage du seuil de la prison et les techniques de classification proto-biométriques par la photographie, instaurées par Alphonse Bertillon, grâce auxquelles l’Etat a considérablement augmenté son habilité à identifier et à poursuivre les criminels, la photographie s’est présentée comme une véritable technologie du pouvoir, de la surveillance et de l’emprisonnement. Et cependant, la photographie peut aussi devenir l’instrument inverse, parvenant à éclairer la situation critique des prisonniers, à révéler les abus de pouvoir et les conditions inhumaines d’incarcération. Cette dimension de la photographie comme témoin accusateur connaît, avec l’image numérique et ses conditions particulières de production (par exemple les téléphones mobiles avec appareil photographique intégré), et de dissémination (notamment le cyber-espace), une évolution certaine. L’imagerie numérique permet-elle de réévaluer ce que Christian Phéline a nommé "l’image accusatrice"?
Thomas Y. Levin est théoricien de la culture et des médias. Ses essais sur l’esthétique, le film, les médias sont parus entre autres dans October, Texte zur Kunst, Les Cahiers du Musée national d’art moderne. Il a participé à l’exposition sur les Situationnistes organisée au Centre Pompidou en 1989 et a été le commissaire de l’exposition "CTRL [Space]: Rhetorics of Surveillance from Bentham to Big Brother" au ZKM (Zentrum für Medientechnologie, Karlsruhe) en 2001, dont il a également dirigé le catalogue.

Il propose dans ce colloque une réflexion sur les implications de la photographie dans le système carcéral et les retournements militants de l’image: depuis la photographie judiciaire au XIXe siècle, jusqu’au pouvoir contestataire de la photographie d’auteur et du photoreportage. La question du médium et de ses évolutions à travers les techniques du film, de la vidéo et du numérique, ainsi que la capacité des artistes à interroger le rôle de l’image dans les pratiques du contrôle de l’Etat, sont partie prenante d’un débat ancré dans l’actualité.

Nouvelles Perspectives sur l’histoire de la photographie carcérale
9 h 45 — Ouverture du colloque, par Thomas Y. Levin, Princeton University, et Marcella Lista, musée du Louvre.

10 h — Remarques sur l’histoire des stratégies photographiques de capture du criminel.
Par Susanne Regener, Danish University of Education, Copenhague.
Susanne Regener est historienne des médias. Par une approche anthropologique de la culture visuelle, elle développe une étude des technologies et des idéologies de l’identification, depuis l’anthropométrie du XIXe siècle jusqu’aux "vision-machines" contemporaines. Outre son principal ouvrage, Fotografische Erfassung: Zur Geschichte medialer Konstruktionen des Kriminellen (Wilhem Fink Verlag, Munich, 1999), elle est l’auteur de nombreux essais sur les images produites par la criminologie, parus dans la revue Crime, Histoire et Sociétés, et dans divers ouvrages collectifs, dont : "Facial Politics. Bilder des Bösen nach dem 11. September", Das Gesicht ist eine starke Organisation (dir. P. Löffler/L. Scholtz), Cologne, 2004.

10 h 40 — Figures photographiques du criminel en Italie, de la criminologie à la police d'identification (1880-1930).
Par Ilsen About, EHESS, Paris/IUE, Florence.
Ilsen About est historien, chercheur à l'École des Hautes Études en Sciences Sociales (Paris) et à l'Institut Universitaire Européen (Florence); il prépare un doctorat sur les pratiques policières d'identification en France et en Italie (1890-1940) et étudie les usages de la photographie signalétique dans les discours criminologiques et les services de police scientifique. Ses recherches portent également sur les photographies des camps de concentration; il a contribué au catalogue de l'exposition Mémoire des Camps (Hôtel de Sully, Paris, 2001) et est commissaire de l'exposition "La part visible des camps: les photographies du camp de concentration de Mauthausen" (Hôtel de Rohan, Paris, jusqu'au 28 novembre 2005).

11 h 20 — Une chambre noire en prison: photographies par les prisonniers, Joliet Penitentiary, Etats-Unis, 1890-1920.
Par Noam M. Elcott, Princeton University.
Critique d’art new-yorkais, Noam Elcott prépare un doctorat en histoire de la photographie à l’université de Princeton. Ses recherches portent particulièrement sur la photographie sans caméra dans l’avant-garde, en tant que frontière entre l’art et la technologie dans l’entre-deux-guerres. Il a récemment dirigé à l’université de Princeton le colloque "The Ends of Tradition". On compte parmi ses publications un essai sur la relation entre la photographie et le texte dans les œuvres de W. G. Sebald (Germanic Review, Summer 2004) et plusieurs articles sur les intersections de la photographie et des nouveaux médias dans l’art contemporain.

12 h — Portraits dans la durée: images vidéo de prisonniers et de gardiens.
Par Fiona Tan, artiste, Amsterdam, auteur de l’installation vidéo "Correction" (2004), en discussion avec Thomas Y. Levin.
Née en Indonésie d’un père chinois et d’une mère Australienne, Fiona Tan a suivi des études d’art en Allemagne et aux Pays-Bas. Elle mêle dans son travail ses propres images (photographie et film) et des documents d’archives, afin d’explorer le sujet comme identité et mémoire. Au-delà de l’image, son œuvre joue avec la perception dans la durée, en mixant et en transformant les images et en leur assignant une nouvelle place, un nouveaux rôle et un nouveau point de vue.
Questionnant la tradition de la photographie judiciaire et de ses usages par le système carcéral, son installation vidéo Correction aborde de manière critique les notions d’identité et de représentation.

Témoignage et activisme par l’image
14 h 30 — Images de la révolte: témoignages et diffusion en France, en Italie et aux Etats-Unis dans les années 1970.
Par Philippe Artières, CNRS/Centre Michel Foucault, Paris.
Philippe Artières est chercheur en histoire au CNRS (CHR-EHESS), chercheur associé à l’IMEC et directeur du Centre Michel Foucault. Ses recherches portent sur la documentation de la vie carcérale aux XIXe et XXe siècles, et sur les liens entre médecine et criminologie. Parmi ses principales publications autour de ce sujet: le recueil Le Livre des vies coupables. Autobiographies de criminels (1896-1909), Paris, 2000; le recueil Le Groupe d’information sur les prisons: archives d’une lutte, 1970-1972, Paris, 2003; le collectif Gouverner, enfermer: la prison, modèle indépassable? (co-dirigé avec Pierre Lacousmes), Paris, 2004; l’étude sur les tatouages et la criminologie d’Alexandre Lacassagne: A Fleur de peau. Médecins, tatouages et tatoués, 1880-1910, Paris, 2004.

15 h 10 — Projection: Les Prisons aussi (extraits), 1973, film nb., réal. Hélène Châtelain et René Lefort, suivie d'une discussion avec Hélène Châtelain.
Ecrivain et cinéaste, Hélène Châtelain a consacré plusieurs travaux aux problématiques de l’univers carcéral, jusqu’à son dernier film, Goulag (2005), qui associe à des images d’archives des entretiens avec des survivants des goulags soviétiques. Les Prisons aussi, réalisé en 1973 avec René Lefort, est un document audiovisuel unique qui restitue l’esprit des actions du Groupe d’Information sur les Prisons, fondé en 1971 par Michel Foucault: la parole est donnée aux détenus et aux surveillants, l’opinion des passants de la rue est sollicitée à propos des conditions de détention et de l’agitation qui a conduit aux révoltes de 1971. Mêlant images fixes de photoreportage, entretiens filmés et vues extérieures de divers établissements pénitentiaires en France, le film met à l’épreuve, par l’image, les tabous et des interdictions qui masquent la réalité carcérale.

15 h 50 — Projection: Ich glaubte Gefangener zur sehen, [Je croyais voir des prisonniers], 2000, film vidéo, coul. et nb., 25 mn, réal. Harun Farocki, présentée par Hubertus von Amelunxen, Ecole européenne supérieure de l’Image, Angoulême/Poitiers.
Harun Farocki est un artiste établi à Berlin. Formé à la dramaturgie, au journalisme et aux sciences sociales, fondateur de la revue Filmkritik, et enseignant à l’Ecole supérieure d’art de Berlin, il a développé depuis la fin des années 1970 une œuvre filmique engagée. Ich glaubte Gefangener zur sehen est un montage critique d’images récupérées à partir de différentes sources visuelles qui documentent la réalité carcérale: images de surveillance vidéo, films didactiques pour la formation des gardiens de prison, images numériques permettant de tracer les déplacements des détenus. plus récemment, ses oeuvres ont été produites aussi pour la télévision et en tant qu'installations dans des expositions multimédias.
Fondateur et directeur de l’Ecole internationale pour les Nouveaux médias de Lübeck, Hubertus von Amelunxen est théoricien de l’image, particulièrement de la photographie. Il a été l’éditeur de la revue Fotogeschichte et commissaire de plusieurs expositions de photographie. Ses travaux reposent sur une approche transdisciplinaire des nouveaux médias, ouverte sur le champ politique et social. Il a notamment participé au catalogue Face à l’Histoire, 1933-1996. L’artiste moderne devant l’événement historique (Centre Pompidou, Paris, 1996), et publié Theorie der Fotografie IV, 1980-1995 (Munich, 2000); Allegorie und Photographie: Untersuchen zur Französischen Literatur des 19. Jahrhundert (Mannheim, 1992); Television/Revolution. Das Ultimatum des Bildes (avec Andrei Ugica, Marburg, 1990).

16 h 30 — Abou Ghraib, des images arrachées au désastre. Pouvoirs de la transmission en régime numérique.
Par André Gunthert, EHESS, Paris.
André Gunthert est maître de conférences à l’Ecole des hautes études en sciences sociales, où il a dirige le Laboratoire d’histoire visuelle contemporaine. Il est le fondateur et rédacteur en chef de la revue Etudes photographiques, éditée par la Société française de photographie (Paris) et membre de la rédaction de Revues.org. Il a notamment publié L'Instant rêvé, Albert Londe (avec Denis Bernard, Nîmes, 1993). Ses travaux récents portent sur l’historiographie de la photographie ainsi que sur les croisements des technologies numériques et des usages iconiques. Il propose ici la poursuite d'une réflexion sur les usages politiques de l’image numérique, à partir du cas médiatique et juridique des photographies de la prison militaire d’Abou Ghraib, diffusées au printemps 2004.

17 h 10 — La colonie pénitentiaire: les territoires occupés.
Par Ariella Azoulay, Bar Ilan University, Tel Aviv.
Ariella Azoulay enseigne la culture visuelle et la philosophie contemporaine. Commissaire des expositions "The Angel of History" (2000, Hertzelya Museum of Art, ad Hamishkan Le-Omanut, Ein Harod) et "Everything could be seen" (2004, Um El Fachem Art Gallery), elle est l’auteur de divers films documentaires, dont I also Dwell Among Your Own People. Conversations with Azmi Bishara (2004). Ses travaux sur la photographie, notamment son dernier ouvrage, Death’s Showcase. The Power of Image in Contemporary Democracy (MIT Press, 2003), interrogent les problèmes de réception, et notamment l’instrumentalisation de l’opinion publique par l’image et sa diffusion.

17 h 50 — Débat.